Humanité numérique

"Humanité numérique? Repenser le sujet à l'aune des nouvelles technologies",

Université Paris Ouest Nanterre (Bâtiment L salle LR15), 1er juin 2016 (10h-18h), 

 organisée par Maxime Mécréant (SOPHIAPOL), dans le cadre de l'axe débats d'idées "Humanité et subjectivité",
dirigé par Camille Chamois et Martine de Gaudemar

 

 

Argumentaire:

Cette journée d’études, organisée dans le cadre des activités du laboratoire Sophiapol et du groupe de recherche « L’humain impensé », est consacrée à l’étude des transformations impliquées par les nouvelles technologies sur le monde humain.

Depuis la création du premier ordinateur jusqu’à la naissance du Web, en passant par les progrès de l’intelligence artificielle, des neurosciences et des biotechnologies, l’évolution technologique a impliqué des mutations profondes dans le monde humain : mutations des relations interindividuelles, sociales et politiques (réseaux « sociaux »[1], pratiques productives[2], nouvelles modalités de conflits[3]); mutations épistémiques (apparition de nouvelles disciplines[4], utilisation de l'informatique généralisée, encyclopédies et bibliothèques numériques[5], MOOC[6]) ; mutations des corps comme des facultés cognitives (neurosciences, biotechnologies, Intelligence artificielle, post-humanisme, mémoires, accès à l’information) ; mutations du rapport à l’espace et au temps (géolocalisation, déplacements, télétravail, instantanéité des communications à distance). Si ce champ d’objets s’impose à la recherche, c’est d’abord en raison de son extension et de son impact apparent sur tous les domaines de l’existence ; en effet, c'est l'ensemble du monde humain qui semble touché : la majorité des individus sont connectés à Internet, les nouvelles technologies peuvent possiblement intégrer le champ entier du social (milieu du travail, de la recherche, des loisirs, de la politique, de l'économie, de la culture, des échanges marchands, de la médecine). Ce nouveau « système technique » (Simondon) nous invite à repenser le sujet, tout comme l’humain en général, tant dans leur rapport à la technique que dans leur définition même. Pour échapper à la conception d'un sujet humain insulaire, hors du monde, faisant face aux moyens neutres de la technique, l'effort doit porter sur la compréhension du tissage de l'un dans/avec l'autre, sur le devenir technique de « l'être-au-monde », affectant ses modes de perception, sa corporéité, sa sensibilité ou encore ses modes de catégorisation. Cette journée d’étude se propose donc de repenser l'humain et le sujet, dans leur rapport à un non-humain spécifique, le non-humain technologique, et dans la médiation généralisée instituée par le numérique. Cela nous engage à articuler tout un ensemble de thèmes et de problèmes, que cette journée se propose de structurer selon les deux axes suivants :

Le premier enjeu de cette journée est de questionner le statut ontologique de ces « objets » et de mesurer leur impact sur le monde humain. Ces hybrides, à la fois sociaux et naturels, non-humains technologiques, doivent être analysés dans leur commerce avec l'humain, au croisement entre philosophie de la technique et ontologie ; cela implique de se défaire d’une définition unilatérale du sujet libre et actif face à un monde d'objets inertes et passifs. Il s'agit alors, dans ce contexte, tant d'étudier les pratiques, les activités, les sensibilités que les discours impliqués par ces non-humains spécifiques, ainsi que leurs conséquences sociales et politiques. Tout d’abord, qu’entend-t-on sous ce terme commun de « nouvelles technologies » ? Quels sont donc ces « objets », ces « non-humains », ces « artefacts », que l'on regroupe sous ce terme trop général ? Quel appareillage conceptuel mobiliser pour constituer ce champ d'objets ? Est-ce le numérique ? Le virtuel ? Le cyberespace ? Le travail critique doit avoir pour préalable de trancher dans la profusion de termes, discours et thèses contradictoires[7], dont bon nombre semblent s'appuyer sur un imaginaire collectif largement implicite – élaboré notamment par la science-fiction du siècle dernier, dont les spéculations ont accompagné les prodromes des bouleversements actuels. Ensuite, de quelle manière les individus s’approprient-ils ces nouvelles technologies ? Quelles formes de subjectivité sont impliquées/engagées ? Ces transformations sont-elles unifiées ou hétérogènes ? Cela demandera d’envisager les pratiques concrètes, tant dans le champ social que politique, qu’amènent ces nouvelles technologies.

Le second enjeu concerne la mise en question de la définition de l’humain. La raison est-elle encore le propre de l’humain à l’heure où l'intelligence est dite « artificielle », ou réduite à un réseau de neurones ? Le langage est-il encore le propre de l’humain lorsque des algorithmes semblent capables de le comprendre et le reproduire ? Le corps quantifié et prothétique est-il encore humain ? Ces incertitudes, qui brouillent les frontières de l’humain et du non-humain, impliquent de décider si ces mutations sont d’ordre simplement épistémique ou ontologique. Est-ce l’humain qui est transformé ou la manière dont les individus se le représentent ? C’est-à-dire qu’il s’agit de choisir entre le post-humanisme d’une part, une redéfinition de l’humain qui intègre la technique comme consubstantielle à son « être » d’autre part, ou encore une position déflationniste qui relativise l’ampleur des évolutions.

Au croisement de questions d'ontologie, de philosophie de la technique, de sociologie, d’anthropologie ou encore de philosophie sociale et politique, ce sous-axe du projet « Humanités et subjectivité » envisage ces « nouvelles technologies » sous l'angle d'une réflexion renouvelée sur l'humain et ce que l'on entend par sujet et les modes de subjectivation, à partir des non-humains technologiques. L’horizon de cette recherche consiste ainsi à mettre en lumière les caractéristiques d’un possible nouveau sujet, et d’une nouvelle humanité qui émerge à l’ère dite « numérique ».

 

[1]Voir par exemple Casilli Antonio, Les liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité, éd. Seuil, 2010 ; et Cardon Dominique, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », in Réseaux 6/2008, p.93-137.

[2]Moulier-Boutang Yann, Le capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation, éd. Amsterdam, 2005.

[3]A propos des conflits sociaux, voir par exemple De Lagasnerie Geoffroy, L’art de la révolte : Snowden, Assange, Manning, Fayard, 2015. Concernant les conflits armés, voir Chamayou Grégoire, Théorie du drone, éd. La Fabrique, 2013.

[4]Citons par exemple la robotique, l’intelligence artificielle et plus récemment les data sciences et les humanités numériques.

[5]Wikipedia est le modèle le plus connu d’une telle transformation.

[6]Massive Open Online Courses. 

[7] Par exemple : le Web amène la perte du lien social et du corps. Voir Turkle Sherry, Alone Together, Basic Books, 2011 ; la  technique est essentiellement aliénante. Voir Ellul Jacques, Le Système technicien, Calmann-Lévy, 3e édition, 2012 ; ou à l'inverse, la célébration des nouvelles technologies comme liberté augmentée, démocratie radicale, village global, accès à un savoir illimité et non soumis aux lois du marché capitaliste. Voir Lévy Pierre, Cyberdémocratie, essai de philosophie politique, éd. Odile Jacob, 2002.

 

Programme et informations complémentaires: Journe e d e tudes humanite nume riqueProgramme de la journée d'études "Humanité numérique