Humanité et subjectivité

Projet de Martine de Gaudemar,

Philosophe, Professeur à l'Université Paris Ouest Nanterre, Sophiapol

 et Camille Chamois,

Doctorant en philosophie à l'Université Paris Ouest Nanterre, Sophiapol

 

S’il s’agit de soulever la question de la place et de la définition de l’homme au sein de nos diverses disciplines dans la configuration intellectuelle présente, il faut d’abord souligner le déclin relatif des paradigmes structuraliste et cognitiviste. Ce déclin peut se traduire par le sentiment d’une crise de la rationalité propre à l’homme. Des anthropologies nouvelles sont apparues, anthropologie de la nature, anthropologie sémiotique, anthropologie cognitive, théorie perspectiviste, qui non seulement ne séparent pas l’humain de ses interactions avec d’autres humains, mais soulignent aussi des interactions inédites, ou non reconnues jusqu’ici, avec le non-humain, naturel, animal, technologique. Ces nouvelles recherches interrogent la rationalité propre à la civilisation occidentale : peut-on l’élargir et l’assouplir en sorte d’y retrouver d’autres modes de catégoriser, de percevoir et de penser, de cesser d’en exclure la part mythique ou poétique, voire d’y inclure les nouvelles technologies comme autant de machines à sentir, percevoir, penser, calculer, rêver ? Il s’agira de poser ce problème dans deux sens principaux.

D’une part, la variation géographique et historique des modes de perception ou des régimes de sensibilité. Les analyses ethnographiques se sont en effet progressivement émancipées de paradigmes exclusivement centrés sur les « représentations » ou les « cosmologies » pour analyser les modes de catégorisation ou le façonnement de la sensibilité comme de la perception ; de même que l’histoire s’est peu à peu attachée à décrire l’évolution des « sensibilités » et des régimes affectifs propres à une époque donnée. Cet intérêt croissant pose des questions méthodologiques, et force à redéfinir les coordonnées sensibles de la subjectivité dans une perspective sociale et donc plurielle.

D’autre part, et plus spécifiquement, les nouvelles technologies (Internet, jeux video, smartphones, réseaux sociaux, mais aussi bio-technologies),  apparaissent comme un facteur fondamental dans cette formation de nouvelles sensibilités et activités. Elles contribuent en effet à modifier l’environnement et l’équipement organique de l’humain, et nombre d’artefacts peuvent ainsi être considérés comme des prolongements de l’organisme. Ces importantes modifications de notre forme de vie et de notre perception de cette forme de vie ne peuvent pas ne pas avoir d’incidences sur la subjectivité humaine (sa conception comme son vécu) ; elles demandent à être évaluées pour savoir s’il s’agit d’étapes nouvelles dans l’hominisation de l’homme ou « civilisation », ou de mutations véritables de l’humain.

Dans ces deux cas, la subjectivité humaine, longtemps considérée comme une intériorité opposée à une physicalité, doit être repensée dans l’espace des interactions sémiotisées, c’est-à-dire d’emblée dans l’ouverture au monde façonnée par différents schèmes culturels et pratiques collectives. De même, ces analyses tendent à déplacer le curseur de l’ego au collectif, alors même que le vécu de l’existence reste essentiellement individuel. Enfin, ces problématiques posent à nouveaux frais les questions des conditions de l’expérience réelle et des méthodes susceptibles d’y accéder ou de la décrire. Il en résulte un certain nombre de questions à débattre, une série de problèmes propres à dynamiser l’épistémologie des sciences humaines, mais surtout à donner un nouvel élan à la réflexion philosophique et métaphysique. L’enjeu pour le projet Humanités est la possibilité d’une définition unitaire de l’humain : est-il possible, à travers ou en dépit d’un pluralisme ontologique, de reconnaître des dispositions universelles ou des pratiques humaines d’interactions et de médiations, qui soient transversales aux différentes cultures ?

 

 

Anne Raulin, Anthropologue, fera le mercredi 16 mars, salle L311 à 16h un exposé sur la notion de personne en anthropologie

"De la personne à la personnalité en anthropologie. Un point de vue critique".